Transmettre & adapter
CM — ÉCRIT 1
Transmettre & Adapter
Enjeux éducatifs · diversité des élèves · pratiques pédagogiques · évaluation · transmission
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Transmettre et adapter
Conduire une réflexion sur l'évolution de la leçon d'EPS pour répondre aux finalités et mutations de l'École.
Prendre en compte les élèves dans leur diversité et l'adéquation entre les contenus, les pratiques pédagogiques et les modalités d'évaluation.
Concerne également l'association sportive, les sections sportives, l'enseignement de spécialité, etc.
Les notions à maîtriser
1. Les enjeux éducatifs
Les enjeux éducatifs désignent l'ensemble des défis, des finalités et des objectifs auxquels le système éducatif doit répondre pour permettre le développement et l'épanouissement des individus, tout en assurant leur intégration dans la société.
Un enjeu devient éducatif lorsqu'il s'inscrit dans un objectif de transmission de savoirs, de compétences, de valeurs ou de comportements ayant pour but de contribuer au développement global de l'individu dans le cadre d'un processus éducatif.
Cela implique que cet enjeu concerne des problématiques ou des défis qui peuvent être résolus ou améliorés par l'éducation, et qu'ils visent à préparer les individus à s'intégrer dans la société de manière autonome, responsable et épanouie.
2. Diversité des élèves
Nous comprendrons la diversité comme la présence en un même lieu et en même temps de populations aux caractéristiques diverses tant sur le plan de l’âge, du sexe que sur le développement staturo-pondéral ou moteur.
staturo-pondéral
moteur
Par ailleurs, les origines disparates de ces élèves se concentrent au sein de l'école dès l’accès généralisé à l’enseignement secondaire.
3. Pratiques pédagogiques
« Les pratiques pédagogiques constituent un ensemble de procédés qui permettent aux enseignants de transmettre des contenus à leurs élèves. Leur évolution traduit une transformation du type de savoir, des manières de transmettre le savoir, un rôle et un statut différent de l’apprenant et de l’enseignant, et un idéaltype de l’homme à construire selon les époques »
MARSENACH (Revue EPS 176, 1982, Les pratiques dans les établissements scolaires ont-elles changé ?) distingue trois types de pratiques enseignantes au sein de la leçon réelle.
4. Modalités d’évaluation
« L’évaluation tient une place fondamentale dans une logique de scolarisation d’une discipline »
« L’évolution des modalités d’évaluation sont parallèles aux changements scolaires »
En EP, l’évaluation met plus de temps à s’imposer. La commission interministérielle de 1904 avait demandé la mise en place d’une épreuve d’EP aux examens afin d’unifier les méthodes enseignées, sans succès.
Il a fallu attendre un demi-siècle pour que soit instaurée une épreuve obligatoire d’EP au bac.
« Evaluer signifie formuler un jugement de valeur sur une réalité, sur laquelle les exigences de l’action ont conduit à s’interroger »
5. Transmission
Ce qui est effectivement transmis
La transmission ne concerne pas uniquement la manière d’enseigner : elle interroge également ce qui est effectivement transmis aux élèves.
Or, les contenus transmis ne dépendent pas seulement des prescriptions institutionnelles. Ils sont aussi influencés par la formation, l’expérience personnelle et professionnelle ainsi que par la culture de l’enseignant.
L’évolution des pratiques enseignantes est ainsi caractérisée par une forte inertie, notamment en raison du poids déterminant de la formation initiale (B. Michon et B. Caritey, « Histoire orale d’une profession : les enseignants d’EP », Revue Spirales, 13-14, 1998).
La formation reçue par les enseignants contribue donc à construire des manières relativement durables de concevoir l’EPS, de choisir les activités enseignées et de déterminer les contenus jugés légitimes à transmettre.
De plus, Combaz et Hoibian (2009) expliquent par ailleurs que les enseignants programment majoritairement des activités institutionnalisées dans lesquelles on produit une performance correspondant à leur « habitus sportif ».
Ainsi, ce qui est transmis aux élèves dépend également de la culture sportive incorporée par les enseignants : leurs expériences antérieures, les activités qu’ils maîtrisent et les représentations qu’ils ont construites de l’EPS participent à orienter leurs choix de programmation et les contenus qu’ils privilégient.
La pratique de l’enseignant dans une activité spécifique constitue un savoir expérientiel (« savoir construit dans l’expérience ») qui influence ce qui est définitivement transmis en classe.
L’« en plus » (P. Buznic-Bourgeacq & al., La transmission du savoir expérientiel en EPS, 2010) = savoir expérientiel que l’enseignant a construit dans sa pratique personnelle et qu’il peut alors transmettre à l’élève.
L’« en plus » est transformé par un processus de conversion didactique qui permet d’intégrer ce savoir expérientiel dans l’enseignement.
- contenu conceptuel moins dense ;
- vocabulaire générique ;
- recours moins fréquents aux sensations.
L’« en plus » dans une activité permet une transmission de contenu plus spécifique et contextualisé.
Transmettre ne signifie pas nécessairement faire incorporer
Cependant, tout ce qui est transmis par l’enseignant n’est pas nécessairement incorporé par l’élève. Il convient donc de distinguer les contenus proposés et transmis par l’enseignant de ce que l’élève s’approprie effectivement au cours de son expérience.
L’élève ne constitue donc pas un simple réceptacle des savoirs transmis. Les contenus proposés peuvent être compris, transformés, sélectionnés, réinterprétés ou ne pas être incorporés.
Ce qui est effectivement incorporé dépend notamment de l’expérience vécue par l’élève, de son histoire, de ses caractéristiques et du sens qu’il attribue à ce qui lui est proposé.
1880 → 1967
Comprendre le contexte général et scolaire dans lequel évoluent les enjeux de transmission et d’adaptation en EPS.
Une société marquée par la revanche, la fragilité des corps et la reconstruction nationale
La défaite contre la Prusse en 1870 provoque la chute du Second Empire. La défaite de Sedan est attribuée à la faiblesse physique et morale des jeunes français. Dans un souci de revanche, il faut préparer les futurs soldats, cultiver leur corps et leur volonté.
Au sortir de la 1ère GM, l’état des lieux est d’autant plus lourd qu’aux 1,4 millions de morts, rien que pour la France, s’ajoutent 3 millions de blessés et 1 million de mutilés. La population, qui ne semblait déjà ne pas se renouveler, apparaît donc doublement fragile. L’obsession de « rebâtir la race » est au centre des discours et des dispositions.
Après Vichy (1945), selon l'IG Berthoumieu en 1946 :
« 80% de nos jeunes sont des déficients physiologiques (...), des insuffisances respiratoires et musculaires ».
Dès lors, « l’idéologie revancharde et patriotique » (Attali et J. Saint-Martin, 2004) traverse cette période et influence les savoirs enseignés par les enseignants vers davantage de dirigisme et d’autorité.
Une École organisée selon un dualisme social
À l’école, il existe un dualisme qui exclut toute passerelle entre école du peuple et secondaire (La démocratisation de l’enseignement, A. Prost, 1992).
L’école du peuple
En effet, l’école primaire républicaine a pour volonté de ne pas modifier la position sociale de ceux qu’elle instruit.
les ouvriers deviendront ouvriers.
L’instituteur est jugé excellent s’il fait réussir les bons élèves (B. Charlot, Une autre école est-elle en train d’émerger ?, 2007).
Justement, à l’école primaire, construite pour le peuple, les enseignants proposent des pratiques décontextualisées qui privent les élèves de tout sens culturel.
Ainsi, elle produit des individus qui ne doivent pas entretenir d’illusions sociales ou professionnelles en limitant leurs connaissances à « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » (T. Terret, Identité de l’EP à l’école Primaire, 1998).
L’école de l’élite sociale
Or, l’enseignement du secondaire est réservé à l’élite sociale.
Il s’agit de faire des citoyens destinés aux positions « élevées ».
Le sport est l’activité défendue pour le secondaire, utile à l’éducation de l’élite car il est l’apanage de la « classe dominante » seule à disposer de loisirs (Baluteau, L’EP dans plusieurs mondes, 2002).
École du peuple
Maintien de la position sociale
Pratiques décontextualisées
Élites sociales
Positions « élevées »
Sport et culture dominante
- 1870 : la défaite contre la Prusse alimente une logique de revanche et de préparation des corps ; Attali & Saint-Martin (2004) parlent d’« idéologie revancharde et patriotique ».
- Berthoumieu, 1946 : « 80% de nos jeunes sont des déficients physiologiques (...) » → le corps est pensé comme à redresser et fortifier.
- Vimard, Conseil National des sports, 1946 : « Toute reconstruction nationale comme ce par la reconstruction du corps ».
- Prost, 1992 : dualisme entre école primaire du peuple et secondaire ; Terret, 1998 : limiter les savoirs à « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » ; Baluteau, 2002 : le sport appartient davantage à la « classe dominante ».
Des normes corporelles transmises et incorporées différemment
Les pratiques enseignantes permettent ici de relier directement transmission, diversité des élèves, évaluation et incorporation.
De 1880 à 1967, l’EP repose largement sur une volonté de faire incorporer des normes corporelles, mais celles-ci ne sont ni identiques pour tous les élèves ni nécessairement réductibles aux contenus explicitement enseignés. Dans les pratiques régressives et dominantes décrites par Marsenach, la pédagogie demeure essentiellement transmissive : démonstration, commandement, répétition collective et décomposition analytique des techniques. L’apprentissage de la brasse en constitue une bonne illustration : hors de l’eau, les élèves reproduisent ensemble les mouvements prescrits avant de passer successivement dans le bassin (Terret, 1993 ; Caritey & Michon, 1998). Explicitement, l’enseignant transmet une technique utilitaire destinée à permettre à l’élève de se sauver ; implicitement, cette organisation peut également faire incorporer des dispositions à l’obéissance, à la répétition et à la conformité corporelle.
Cependant, ce processus d’incorporation est profondément différencié. L’EP ne construit pas le même corps féminin que masculin. Les filles sont davantage confrontées à des exercices rythmiques et à une valorisation de la grâce, de la souplesse et de l’esthétique. Les rapports d’inspection étudiés par Szerdahelyi valorisent ainsi une « belle athlète, souple et fine » dont les démonstrations sont « précises et gracieuses ». Attali, Ottogalli et Saint-Martin parlent de « sexuation des apprentissages » : l’enseignement participe donc à la transmission, puis potentiellement à l’incorporation, de normes sociales différentes selon les sexes. Cette différenciation est également sociale puisque les élèves du primaire populaire rencontrent surtout une culture corporelle utilitaire et décontextualisée, tandis que les élèves du secondaire peuvent davantage accéder au sport, à l’initiative et à la débrouillardise.
Enfin, les groupes physiologiques instaurés après 1945 montrent que l’évaluation participe directement à sélectionner ce qui pourra être incorporé. Le médecin mesure et classe les élèves selon leur aptitude corporelle ; le classement obtenu détermine ensuite le type d’EP proposé. Les élèves du groupe I accèdent à une EP normale et sportive tandis que d’autres sont orientés vers des contenus correctifs ou rééducatifs. L’adaptation existe donc déjà, mais elle fonctionne principalement comme une assignation de contenus à des catégories de corps. Ainsi, sous une apparente homogénéité pédagogique, cette période produit en réalité une forte différenciation : selon son sexe, son aptitude et sa position scolaire et sociale, l’élève ne rencontre pas les mêmes contenus, ne vit pas les mêmes expériences et n’est donc pas placé dans les mêmes conditions d’incorporation.
Comment la transmission se différencie selon les élèves
Quatre entrées permettent de comprendre comment les pratiques, le sexe, l’origine sociale et l’évaluation modifient ce qui est explicitement transmis, implicitement véhiculé et potentiellement incorporé.
Transmettre une technique, mais aussi une manière d’être élève
De 1880 à 1967, les pratiques restent majoritairement transmissives, directives et analytiques. Dans les pratiques régressives et dominantes décrites par Marsenach, l’enseignant montre, commande et fait reproduire.
En natation, la brasse est apprise hors de l’eau, de manière décomposée, avant des passages successifs dans le bassin (Terret, 1993 ; Caritey & Michon, 1998).
Filles et garçons ne sont pas exposés aux mêmes normes corporelles
Chez les filles, les exercices rythmiques, la grâce, la souplesse et l’esthétique sont davantage valorisés.
« belle athlète, souple et fine » ; « démonstrations précises et gracieuses »
L’enseignante ne transmet donc pas seulement verbalement : son propre corps constitue également un modèle à reproduire.
Attali, Ottogalli et Saint-Martin parlent ainsi de « sexuation des apprentissages ».
Le système scolaire distribue des cultures corporelles différentes
Le dualisme scolaire distingue encore fortement l’école primaire du peuple et l’enseignement secondaire des élites. L’École ne cherche pas encore à transmettre une culture corporelle commune à tous, mais prépare les élèves à des positions sociales différentes.
Mesurer les corps pour décider de ce qui sera transmis
Après 1945, l’évaluation est largement diagnostique et médicale. Le médecin mesure et classe les élèves selon leurs aptitudes et leur morphologie dans différents groupes physiologiques. Ce classement détermine directement le contenu proposé.
EP normale et sportive.
Contenus correctifs ou rééducatifs.
Pas d’EP normale.
L’évaluation ne mesure donc pas seulement une différence déjà existante : elle produit une orientation pédagogique différente.
- Terret, 1993 ; Caritey & Michon, 1998 : apprentissage analytique de la brasse hors de l’eau avant le passage dans le bassin → démonstration, répétition, reproduction.
- Marsenach : les pratiques dominantes et régressives restent largement transmissives et directives.
- Szerdahelyi : valorisation chez les filles d’une « belle athlète, souple et fine » aux démonstrations « précises et gracieuses » ; Attali, Ottogalli & Saint-Martin : « sexuation des apprentissages ».
- Après 1945 : les groupes physiologiques organisent la chaîne évaluer → classer → orienter → transmettre différemment.
Prescrire des contenus, mais aussi des normes corporelles
Les textes officiels prescrivent ce qui doit être enseigné et la manière de l’enseigner. Ils véhiculent également des conceptions du corps et de l’élève susceptibles d’orienter ce qui sera incorporé.
Les textes officiels confortent largement, jusqu’aux années 1950, une conception directive et collective de l’enseignement de l’EP.
« être pratiqués avec modération, en évitant tout excès et toute spécialisation »
« le maitre démontre l’exercice, en commande et en surveille l’exécution, prévoit les accidents et les évite »
« corriger les attitudes défectueuses qu’impose trop souvent au corps de l’enfant le travail scolaire »
Cette conception reste visible dans les IO de 1945. Combeau-Mari (1993) montre alors que le « contrôle du corps est partout ». La relation pédagogique est largement autoritaire : les élèves sont alignés, marchent au pas, en colonne, et le groupe tend à englober l’individu.
La normalisation corporelle ne conduit pas à une EP identique pour tous. Les textes d’évaluation différencient directement filles et garçons. Même lorsque l’EP est facultative au baccalauréat, certaines épreuves sont réservées aux garçons — saut en hauteur, grimper de corde, lancer de poids — alors que le lancer de balle est proposé aux filles.
Liotard montre que l’exclusion de tout excès en EP et l’utilité esthétique restent fortement valorisées dans les IO de 1945 et de 1959, dans une perspective visant à :
« rendre la femme belle […] afin d’améliorer sa fonction de reproductrice »
La différenciation des contenus correspond donc aux représentations sociales dominantes. Les textes ne prescrivent pas seulement des exercices différents : ils institutionnalisent des usages sociaux différents du corps féminin et masculin.
- IO 1908 : « le maitre démontre l’exercice, en commande et en surveille l’exécution » ; les exercices doivent être pratiqués « avec modération ».
- IO 1923 : « corriger les attitudes défectueuses qu’impose trop souvent au corps de l’enfant le travail scolaire ».
- Combeau-Mari, 1993 à propos des IO de 1945 : le « contrôle du corps est partout ».
- Liotard : l’EP féminine vise notamment à « rendre la femme belle […] afin d’améliorer sa fonction de reproductrice » ; les épreuves du baccalauréat restent sexuées.
Deux conceptions, deux modalités d’incorporation
Georges Hébert et Philippe Tissié proposent deux manières différentes de transmettre des valeurs par le corps et de faire de l’expérience motrice un support d’incorporation.
Faire incorporer des valeurs par l’expérience motrice
Avec la méthode naturelle, Georges Hébert défend une éducation globale de l’individu. Le geste naturel doit développer simultanément la santé, la résistance à la fatigue, la confiance, le courage et l’équilibre psychique. Il ne s’agit pas de former « un lutteur, un coureur ou un acrobate », mais un homme complet, capable de s’adapter aux nécessités de la vie.
« Être fort pour être utile »
La leçon, réalisée autant que possible en plein air, enchaîne des actions variées : marcher, courir, sauter, grimper, lancer, porter, lutter, nager, s’équilibrer, se déplacer en quadrupédie.
Ce qui est explicitement transmis dépasse donc les seules habiletés motrices : Hébert vise la santé, le courage, la confiance, l’utilité sociale et le service d’autrui.
Mais la transmission des valeurs passe surtout par l’expérience corporelle. Résister à la fatigue peut faire éprouver le courage ; économiser ses forces, la mesure ; agir efficacement, la confiance ; évoluer librement en plein air, la joie et le « plaisir sain ».
L’incorporation repose alors sur la répétition d’expériences variées et fonctionnelles. À force d’agir, de s’adapter, de persévérer ou de coopérer, l’élève peut progressivement transformer ces valeurs en dispositions durables, c’est-à-dire en manières d’agir et d’être.
La leçon elle-même devient ainsi un dispositif de socialisation : l’expédition collective, l’entraide et l’utilité donnent au geste une signification qui dépasse l’individu.
« être fort pour être utile » → EXPÉRIENCE
agir, s’adapter, résister, coopérer → INCORPORATION
courage, confiance, entraide, utilité
Ainsi, Hébert cherche à transmettre l’idéal d’un homme fort et utile par des expériences motrices variées, afin que l’élève incorpore progressivement des dispositions de courage, de confiance, d’entraide et d’utilité sociale.
Il existe toutefois un paradoxe concernant la diversité sexuée : l’égalité proposée par Hébert repose largement sur des qualités de vigueur, d’efficacité et de résistance historiquement construites au masculin. Les filles peuvent donc accéder au même modèle corporel, mais au prix d’une certaine virilisation de la norme corporelle.
Discipliner le corps pour discipliner l’individu
Chez Philippe Tissié, la méthode suédoise poursuit également un projet qui dépasse le simple développement physique. L’EP doit renforcer la santé, mais aussi former le caractère : volonté, attention, initiative, maîtrise des impulsions et refus de la paresse.
Jean Saint-Martin montre ainsi que la gymnastique de Tissié « éduque tout autant qu’elle instruit » (Philippe Tissié ou l’EP au secours de la dégénérescence de la jeunesse française, 2006).
« discipliner les muscles, c’est discipliner la pensée »
Le geste constitue donc un moyen d’agir simultanément sur le corps et sur le caractère.
Ce qui est explicitement transmis, ce sont des exercices analytiques, méthodiques et précisément ordonnés, mais également des valeurs clairement recherchées : effort, volonté, attention, obéissance et maîtrise de soi.
La manière même de les enseigner renforce cette transmission. Répéter des mouvements ordonnés, respecter une progression rigoureuse, agir avec précision et contrôler ses impulsions confronte quotidiennement l’élève aux comportements que Tissié souhaite développer.
L’incorporation se joue alors à plusieurs niveaux : le corps acquiert des habitudes de précision et de maîtrise ; le caractère se construit dans la persévérance et le contrôle de soi ; enfin, les exercices collectifs et synchronisés peuvent favoriser l’intériorisation du devoir, de la responsabilité et d’un ordre social collectif.
discipline, volonté, maîtrise → RÉPÉTITION CORPORELLE
ordre, précision, contrôle → INCORPORATION
maîtrise de soi, persévérance, sens du devoir
Ainsi, Tissié transmet des valeurs de discipline, de volonté et de maîtrise à travers des exercices ordonnés et répétés, afin que l’élève incorpore progressivement des dispositions de contrôle de soi, de persévérance et de sens du devoir.
Diversité, plein air, adaptation
Plaisir sain, courage, confiance
Valeurs éprouvées dans l’action
« Être fort pour être utile »
Analyse, répétition, précision
Volonté, discipline, maîtrise
Valeurs inscrites dans la répétition ordonnée
« Discipliner le corps pour discipliner la pensée »
- Hébert — Villaret, 2004 : « Être fort pour être utile » ; activités naturelles variées, plein air, adaptation, courage, confiance et utilité sociale.
- Hébert : la valeur est surtout mise en acte dans l’expérience — agir, résister, s’adapter, coopérer — avant de devenir une disposition durable.
- Tissié — Saint-Martin, 2006 : la gymnastique « éduque tout autant qu’elle instruit » ; « discipliner les muscles, c’est discipliner la pensée ».
- Tissié : répétition analytique, ordre, précision et contrôle → maîtrise de soi, persévérance et sens du devoir.
1967 → 1985
Une période de coexistence entre des pratiques dominantes encore très sportives et transmissives, et des pratiques innovantes qui cherchent à placer davantage l’élève au centre de ses apprentissages.
Une rationalité économique commune à l’École, au sport et à l’EP
L’EP et l’école sont progressivement transformées par un même « récit » dominant, porteur d’une rationalité économique. Ce récit s’impose notamment à partir des débats du colloque d’Amiens en 1968 et des orientations politiques de De Gaulle (Prost, 1992).
Un réseau d’idées de plus en plus structuré se développe, articulant économie, sport, école, progrès matériel et humain à travers les logiques de production (Baluteau, L’EP dans plusieurs mondes. Contribution à une histoire des disciplines scolaires, 2002).
Le sport, dans ce contexte, est fortement marqué par la recherche de performance, à l’image des formes de travail propres aux sociétés industrielles. Ce glissement culturel, perceptible dans l’école comme dans l’EP, s’inscrit dans un déplacement plus large des valeurs sociales. Une connivence entre le monde sportif et le monde économique s’exprime clairement à travers l’usage commun de notions telles que « progrès », « dépassement » ou encore « performance ».
Le sport apparaît alors « comme un des aspects de l’activité humaine, une création de l’homme pour le progrès ».
Dès lors, la culture scolaire elle-même se réoriente vers des valeurs d’efficacité, d’action et de rendement. L’introduction du sport de compétition dans l’EP participe à cette logique : il s’agit de former les corps et les esprits dans une dynamique où sport et rationalité économique agissent de concert.
De l’élitisme républicain à l’égalité des chances
La massification change la nature de l’École dans la mesure où elle transforme le modèle de l’élitisme républicain en modèle de l’égalité des chances (Baluteau, L’EP dans plusieurs mondes, 2002).
L’école élémentaire ne doit plus sélectionner les meilleurs, mais préparer tous les élèves à entrer au collège où tous pourront prétendre à des études longues (Dubet, Les enjeux d’une culture commune). Apparaissent ainsi des enjeux nouveaux de culture commune et d’égalité.
Toutefois, le collège unique vise à imposer une forme et un contenu pédagogiques uniques à des élèves qui ne sont pas tous de futurs lycéens capables de se conformer aux exigences dictées par le lycée d’enseignement général, attentes que les professeurs ont fortement intériorisées comme la carrière « normale ».
Ainsi, ce collège fonctionne selon un principe de « distillation fractionnée » rejetant dans les marges ou des filières spéciales ceux qui ne correspondent pas aux canons de l’excellence.
La présence d’élèves faibles ou en difficulté devient une véritable préoccupation pour des enseignants qui ne savent pas toujours les prendre en charge et qui peuvent finir, parfois au prix d’un fort sentiment de culpabilité, par les reléguer.
- Baluteau, 2002 : rapprochement entre école, sport, économie et progrès autour de logiques de production.
- Collinet, 2000 : le sport est « une création de l’homme pour le progrès » → performance, dépassement, efficacité et rendement deviennent des références communes.
- Baluteau, 2002 : la massification transforme l’élitisme républicain en modèle de l’égalité des chances.
- Dubet : enjeu d’une culture commune, mais le collège unique demeure confronté à la diversité des élèves et à des mécanismes de relégation.
Des pratiques dominantes aux pratiques innovantes
La relation pédagogique évolue progressivement d’un modèle transmissif et autoritaire vers une approche plus interactive, même si la sportivisation reste largement dominante.
Transmettre le modèle sportif et ses valeurs
Dans les pratiques dominantes, la relation pédagogique reste largement mimétique et transmissive. L’enseignant détient l’initiative et propose des gestes issus des techniques sportives de référence que l’élève doit reproduire. Roche souligne ainsi que la sportivisation ne suffit pas, à elle seule, à transformer la relation pédagogique : le modèle reste traditionnel et centré sur la reproduction technique.
« mettre l’accent sur l’aspect du geste ou de la technique sportive dans le but de combler une lacune »
Cette orientation est renforcée par la formation initiale : Caritey et Michon (1998) montrent que les enseignants restent fortement marqués par une formation ENSEP/CREPS à dominante sportive.
La compétition, la performance et la recherche de maîtrise technique transmettent explicitement des valeurs d’effort, de travail, de discipline, de respect des règles et de mérite (Queval, 2004).
Cette transmission correspond au contexte de la Ve République : sous De Gaulle et Herzog, le sport devient un symbole de progrès, de rayonnement national et de réussite individuelle. Lemonnier (2010) montre la proximité entre ces valeurs et celles du monde économique : rendement, productivité, optimisation et ascension par le travail.
L’enquête Misoff révèle un décalage entre les valeurs institutionnelles et les attentes des jeunes. Ceux-ci ne rejettent pas nécessairement l’activité physique, mais contestent davantage le record, l’exploit, la sélection et l’élitisme, au profit du bien-être, de l’équilibre, du plaisir et de la sociabilité.
compétition, performance, discipline, mérite → EXPÉRIENCE
reproduire, s’entraîner, se comparer, être classé → INCORPORATION
partielle, sélective ou résistante
Ainsi, les pratiques dominantes cherchent à transmettre les valeurs du sport compétitif par la reproduction de modèles techniques et la confrontation hiérarchisée, mais l’élève n’incorpore pas nécessairement l’ensemble de ces valeurs : l’appropriation peut être partielle, sélective ou résistante.
Les garçons, davantage socialisés à la compétition sportive, rencontrent à l’école des normes déjà présentes dans leurs loisirs et peuvent donc plus facilement les incorporer.
Pour les filles, la situation est plus contradictoire : elles doivent réussir dans un univers valorisant des qualités historiquement masculines tout en restant conformes à des attentes de féminité. La séparation des sexes demeure importante, particulièrement dans les activités à forte connotation masculine ou à confrontation directe.
« l’EPS des filles n’est alors pas simplement différente, ni égale à celle des garçons, elle est inégalitaire car reproductrice des distinctions de genre »
Transmettre autrement pour permettre d’autres incorporations
À partir des années 1970 apparaissent des pratiques innovantes qui cherchent à rompre avec la simple pédagogie du modèle. Avec Mérand, Marsenach ou encore les influences liées aux transformations éducatives de l’après-1968, l’élève devient davantage acteur de ses apprentissages.
L’enseignant prend davantage en compte ses possibilités, ses besoins, son plaisir (Lobrot, 1995) et son activité propre. Ces pratiques introduisent ou valorisent davantage la danse, les activités de pleine nature, les pratiques non compétitives, l’expression personnelle, la coopération, l’autonomie et l’initiative.
D. Bret permet de décrire cette évolution comme le passage du « praticien artisan » vers le « technicien réfléchi et applicateur ».
Les valeurs ne sont plus seulement celles de la compétition et de l’excellence technique. Les pratiques innovantes transmettent davantage : autonomie, liberté, plaisir, expression, coopération et respect du rythme individuel.
Elles entrent ainsi davantage en résonance avec les aspirations relevées par l’enquête Misoff : santé, équilibre physique et moral, sociabilité et pratique sans obsession du podium ou du record.
autonomie, plaisir, expression, coopération → EXPÉRIENCE
choisir, rechercher, s’exprimer, coopérer, expérimenter → INCORPORATION
autonomie, initiative, rapport plus personnel à l’activité
Ainsi, les pratiques innovantes cherchent à transmettre des valeurs d’autonomie, de plaisir et d’expression en transformant l’expérience proposée à l’élève ; parce que ces valeurs correspondent davantage aux aspirations juvéniles, leur incorporation peut être facilitée.
Cette transformation ne signifie pas que tous les élèves bénéficient également de la diversification des pratiques. Louveau et Davisse (1998) montrent que l’accès au sport reste socialement différencié : les catégories supérieures et intermédiaires disposent davantage des ressources nécessaires à la pratique, tandis que les ouvriers et employés y accèdent moins ; les femmes restent également moins investies dans un univers encore fortement masculin. Changer ce qui est transmis ne suffit donc pas à garantir une incorporation identique : les expériences antérieures, le sexe et l’origine sociale continuent à filtrer ce que les élèves peuvent effectivement s’approprier.
Adapter la transmission à des publics plus diversifiés
À partir du début des années 1970, l’ASSU cherche à élargir son public en développant, à côté de la formule compétitive, une « formule masse », moins centrée sur la sélection et la performance. Ce choix traduit une volonté d’adapter le sport scolaire aux besoins, aux envies et aux possibilités de davantage d’élèves, notamment de ceux qui accèdent moins facilement à la pratique compétitive.
La transformation ne porte donc pas seulement sur l’organisation de l’AS : elle modifie également ce qui est transmis.
Cette évolution est particulièrement importante du point de vue de la diversité sociale. Les élèves issus des milieux les moins favorisés disposent parfois de moins de ressources économiques et d’une culture sportive moins familière, ce qui peut limiter leur accès à une AS exclusivement compétitive. En diversifiant ses formes de pratique, le sport scolaire cherche donc à réduire certains obstacles à la participation.
Mais là encore, transmission ne signifie pas incorporation automatique : proposer une AS plus ouverte ne garantit pas que tous les élèves incorporent de la même manière les valeurs de plaisir, de sociabilité ou d’engagement. Leur expérience dépend aussi de leur histoire sportive, de leur milieu social et du sens qu’ils donnent à la pratique proposée.
de l’offre compétitive à une offre plus diversifiée → TRANSMISSION
plaisir, participation, sociabilité, culture sportive → INCORPORATION
rapport plus positif et plus familier à la pratique physique
Ainsi, en diversifiant les formes de pratique proposées par l’ASSU, l’institution ne cherche pas seulement à accueillir davantage d’élèves : elle transforme aussi les expériences sportives auxquelles ils accèdent et donc les valeurs qu’ils sont susceptibles d’incorporer.
modèle sportif → reproduction technique → compétition → incorporation sélective des valeurs de performance et de mérite.
activité de l’élève → diversification → autonomie / plaisir → incorporation potentiellement plus en phase avec les aspirations juvéniles.
La rupture ne porte donc pas seulement sur le choix des activités : elle concerne surtout la manière de transmettre et le type d’expérience à travers laquelle les valeurs peuvent être incorporées.
- IO 1967 : l’enseignant peut « mettre l’accent sur l’aspect du geste ou de la technique sportive dans le but de combler une lacune » → permanence du modèle technique.
- Caritey & Michon, 1998 : forte fidélité des enseignants à leur formation initiale ENSEP/CREPS à dominante sportive.
- Enquête Misoff : les jeunes contestent davantage record, exploit, sélection et élitisme, et valorisent bien-être, équilibre, plaisir et sociabilité.
- Mérand / Marsenach ; Lobrot, 1995 : pratiques innovantes davantage centrées sur l’activité, les besoins et le plaisir de l’élève.
- ASSU, début des années 1970 : développement d’une « formule masse » à côté de la formule compétitive → élargissement de l’offre sportive scolaire.
Le sport, la performance et l’évaluation comme normes scolaires
Les textes officiels prescrivent un idéal humain fondé sur la performance et le dépassement de soi, tandis que l’évaluation traduit concrètement cet idéal en performances mesurées et hiérarchisées.
Au milieu des années 1960, l’EP participe à un projet de modernisation et de puissance nationale. Il s’agit de former de « robustes adolescents » (Collinet, L’EP et les sciences, 2001), aptes au « dépassement de soi » et ayant « l’ambition de s’imposer dans le cadre de leur vie active » (IO du 19 octobre 1967).
Les finalités de l’EP valorisent ainsi des individus performants, combatifs, ayant le « goût de l’effort » et la volonté de vaincre.
« non seulement à dégager un type humain dans sa perfection, mais à accroître par la compétition et le travail acharné qu'elle exige, les possibilités de l'homme »
Dans cette logique, le sport doit « dans la majorité des cas, tenir la plus grande place », car il implique « la confrontation, la compétition et la collaboration » et peut faire naître « un comportement et un état d'esprit exemplaires ». La compétition est même présentée comme « une excellente motivation ».
Les textes ne prescrivent donc pas seulement davantage de sport : ils légitiment une certaine manière d’être performant, combatif et compétitif que l’élève est invité à incorporer.
Cette logique se retrouve dans les modalités d’évaluation. La table de cotation Letessier (1957) permet de transformer les performances physiques et la maîtrise technique en résultats chiffrés comparables.
Son caractère simple et objectif constitue un moyen d’assurer équité, transparence et uniformité nationale, participant ainsi à la scolarisation de l’EP comme discipline d’enseignement à part entière.
Mais la production motrice est principalement envisagée comme un produit mesurable : la performance obtenue conduit à la note, tandis que les processus mobilisés par l’élève restent peu pris en compte.
Or tous les élèves ne disposent pas des mêmes ressources face à cette norme. Les élèves pratiquant déjà en club sont avantagés, de même que les enfants issus de milieux favorisés bénéficient plus fréquemment d’une familiarité antérieure avec la culture sportive.
L’EPS peut alors produire elle aussi de l’échec scolaire et conduire à naturaliser les différences sous la forme du « don » (Maccario, 1983), cette :
« vertu mystérieuse que les uns possèdent alors que d’autres en sont dépourvus »
Une évaluation présentée comme identique et objective pour tous ne place donc pas tous les élèves dans les mêmes conditions de réussite ni d’incorporation des valeurs sportives.
sport, compétition, dépassement → ÉVALUATION
performance mesurée et hiérarchisée → INCORPORATION
performance, comparaison, mérite, position dans la hiérarchie
Ce que l’institution cherche à transmettre ne préjuge pas de ce que chaque élève incorpore effectivement.
- Collinet, 2001 : l’EP doit former de « robustes adolescents ».
- IO du 19/10/1967 : « dépassement de soi », « ambition de s’imposer dans le cadre de leur vie active » ; le sport doit « dans la majorité des cas, tenir la plus grande place ».
- IO 1967 : la compétition est présentée comme « une excellente motivation » et comme support de confrontation, collaboration et comportement exemplaire.
- Letessier, 1957 : table de cotation nationale fondée sur la performance ; Maccario, 1983 et Rauch, 1970 montrent le risque de naturaliser les écarts sous la forme du « don ».
Deux manières d’adapter la transmission : transformer la culture corporelle ou transformer la place de l’élève
Claude Pujade-Renaud et Jacques De Rette proposent deux conceptions différentes mais convergentes sur un point : l’élève ne peut plus être pensé comme un simple exécutant d’un modèle imposé.
Faire du corps un espace d’expression et d’émancipation
Claude Pujade-Renaud appartient au contre-courant de l’expression corporelle, notamment avec le GREC de Toulouse. Influencée par la psychoclinique et la psychanalyse, elle critique une EP dominée par le sport, la performance et la technicisation du geste.
Elle refuse notamment les formes d’apprentissage dans lesquelles les gestes sont :
« rationnellement découpés suivant les principes de l'analyse mécanique du mouvement »
Cette logique techniciste réduit selon elle le corps à un objet à contrôler et à rendre efficace. À l’inverse, l’expression corporelle doit favoriser la créativité, l’émotion, la communication et l’épanouissement individuel. Dans la leçon, l’élève est invité à créer, s’exprimer et explorer son propre mouvement, avec une limitation de la normativité motrice.
« L’expression corporelle permet la remontée vers la conscience des mémoires enfouies »
« Les activités sportives sont partie intégrante mais non suffisante d’une éducation corporelle entendue dans un sens extensif »
créativité, expression personnelle, autonomie, communication, émotion → EXPÉRIENCE
explorer, créer, ressentir, exprimer, communiquer corporellement → INCORPORATION
rapport plus personnel au corps, expression, émotion, émancipation
Ainsi, Pujade-Renaud cherche à transmettre des valeurs d’autonomie, de créativité et d’expression en faisant vivre à l’élève des expériences corporelles moins normées, afin qu’il puisse incorporer un rapport au corps davantage fondé sur le ressenti, l’expression personnelle et l’émancipation.
Cette conception conduit également à critiquer l’évaluation techniciste de type Letessier. Une évaluation fondée sur la décomposition mécanique du geste privilégie ce qui est mesurable, productif et conforme à une norme, mais laisse de côté l’expérience affective, relationnelle et expressive de l’élève.
Cette conception entre directement en résonance avec le contexte des années 1968-1970 : montée de l’hédonisme, contestation de l’autorité et des normes, revendications féministes et réappropriation du corps par les femmes (Bard, 2001).
Permettre à l’élève de s’approprier la culture sportive
Jacques De Rette ne rejette pas le sport. Il cherche au contraire à transformer la manière de le transmettre.
« La gymnastique de grand-père est morte »
Son objectif est de proposer « un sport de l’enfant et non un sport pour l’enfant » : il faut adapter l’EPS à la jeunesse moderne et construire une forme de sport que l’élève puisse réellement s’approprier.
Dans les Républiques des Sports, les élèves sont organisés en clubs stables et alternent entraînements et compétitions. Mais ils deviennent aussi acteurs, observateurs et organisateurs : président, secrétaire, responsable du matériel, capitaines, représentants élus.
La culture sportive reste donc centrale, mais sa transmission passe davantage par la participation et la responsabilisation.
« Entré, comme beaucoup de camarades à l’ENSEPS, en tant que sportif, j’en suis ressorti éducateur »
« Le vrai pédagogue peut intéresser les élèves avec à peu près n’importe quoi, mais les motifs qui l’animent ne sont pas forcément ceux qui font bouger les élèves »
culture sportive, responsabilité, citoyenneté, coopération, autonomie → EXPÉRIENCE
pratiquer, organiser, décider, observer, exercer des responsabilités → INCORPORATION
engagement, responsabilité, participation collective, autonomie
Ainsi, De Rette cherche à transmettre une culture sportive et citoyenne en faisant participer les élèves à l’organisation même de leur pratique, afin qu’ils puissent incorporer la responsabilité, l’autonomie et la participation plutôt que de rester de simples exécutants.
Cette transformation apparaît également dans l’évaluation. Les « dossiers techniques » permettent aux élèves d’enregistrer leurs résultats et de réfléchir eux-mêmes à leurs progrès :
« L’élève envisage l’avenir, c’est-à-dire les progrès possibles… Il se définit ainsi à lui-même, et sous notre contrôle, ses objectifs »
Il existe néanmoins une limite : les Républiques des Sports restent fortement dépendantes du modèle compétitif. Loudcher et Vivier (2006) montrent qu’elles s’essoufflent notamment en raison de cet alignement sur le sport compétitif et de leur lourdeur organisationnelle.
Expression corporelle
Créativité, émotion, liberté
Refus du modèle technique unique
Critique de l’évaluation techniciste
Changer ce qui est transmis
République des Sports
Responsabilité, autonomie, citoyenneté
Sport approprié et organisé par les élèves
Évaluation plus dynamique et formative
Changer la manière de le transmettre
- Pujade-Renaud, 1975 : critique des gestes « rationnellement découpés suivant les principes de l'analyse mécanique du mouvement ».
- Pujade-Renaud, 1974 : « L’expression corporelle permet la remontée vers la conscience des mémoires enfouies » ; 1979 : les sports sont « partie intégrante mais non suffisante » de l’éducation corporelle.
- De Rette, Revue EPS n°98, 1969 : « Entré (...) en tant que sportif, j’en suis ressorti éducateur » ; il vise un sport de l’enfant que l’élève peut s’approprier.
- Républiques des Sports : clubs stables, responsabilités, organisation par les élèves ; De Rette, 1962 : l’élève se définit lui-même ses objectifs à partir de ses progrès.
- Loudcher & Vivier, 2006 : limites liées au maintien d’une logique compétitive et à la lourdeur organisationnelle.
Vers une logique personnaliste et une adaptation accrue aux élèves
La prise en compte de l’élève dans sa singularité devient un enjeu central, mais cette volonté d’adaptation se heurte à la permanence de pratiques sportives traditionnelles et peut elle-même produire de nouvelles différenciations.
L’affirmation d’une logique personnaliste
À partir des années 1980 s’affirme progressivement une « logique personnaliste » (Baluteau), qui entre en tension avec l’orientation sportive et performative qui dominait jusque-là l’EP. Il ne s’agit plus seulement de former un individu efficace et performant, mais de considérer la personne dans toutes ses dimensions : motrices, affectives, relationnelles et créatrices.
Cette évolution s’inscrit dans une transformation plus large des valeurs sociales. Les termes qui désignaient auparavant les individus par leur appartenance collective — « patriotes », « travailleurs », « citoyens » — laissent davantage de place à ceux d’« usagers », de « consommateurs » ou de « personnes ».
Le mouvement de 1968 participe également à la valorisation de l’hédonisme, du loisir, de la libération et de l’épanouissement personnel. Dans le champ des pratiques corporelles, le développement des APEX et des APPN accompagne cette évolution en valorisant davantage l’expression, les sensations et la libération du corps.
Parallèlement, la crise économique rend les inégalités sociales plus visibles : chômage, blocage de l’ascenseur social et ralentissement de la consommation caractérisent ces « trente peu glorieuses » (L. Chauvel, 1998). Dans ce contexte, l’institution scolaire est conduite à mieux prendre en compte les caractéristiques propres de chaque élève.
« placer l’élève au centre du dispositif »
« individualiser l’enseignement au point que chaque élève reçoive le traitement spécifique qui lui permettra de réussir »
Faire réussir tous les élèves dans une École devenue plus diverse
La prise en compte des différences entre élèves devient une préoccupation centrale. Les ZEP, créées en 1983, visent à réduire les inégalités face à la formation selon le principe de « donner plus à ceux qui ont le moins ».
Cette politique affirme une volonté de différenciation, mais elle fait également apparaître une contradiction : le système distingue désormais des établissements « normaux » et des établissements relevant de l’éducation prioritaire, alors même que les différences tiennent largement à leur recrutement social.
Surtout, la culture scolaire commune elle-même est peu remise en question. Georges Snyders montre qu’elle reste très proche de la culture des classes dominantes (École, classe et lutte des classes, 1976), laissant les classes populaires davantage démunies face aux attentes scolaires.
« amener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat »
Cette tension se retrouve en EPS. Malgré une ambition d’universalité, les contenus proposés peuvent varier selon le contexte social des établissements. Poggi-Combaz (2002) montre que, dans les établissements défavorisés, les enseignants proposent plus fréquemment des activités traditionnelles et présentant peu d’incertitude, comme l’athlétisme ou la gymnastique. À l’inverse, les élèves des établissements favorisés accèdent davantage à une diversité d’APS, favorisant notamment l’autonomie et la prise de décision.
- Baluteau : affirmation d’une « logique personnaliste » → prise en compte de la personne dans ses dimensions motrices, affectives et créatrices.
- Chauvel, 1998 : les « trente peu glorieuses » rendent plus visibles chômage, blocage de l’ascenseur social et inégalités.
- LO du 10/07/1989 : « placer l’élève au centre du dispositif ».
- Prost, 1992 : « individualiser l’enseignement au point que chaque élève reçoive le traitement spécifique qui lui permettra de réussir ».
- ZEP, 1983 : logique de compensation — « donner plus à ceux qui ont le moins » ; Poggi-Combaz, 2002 : les contenus proposés peuvent pourtant rester socialement différenciés.
Diversifier, adapter… mais des pratiques dominantes qui résistent
La période voit apparaître des pratiques innovantes qui traduisent la logique personnaliste, tandis que les pratiques dominantes restent encore fortement marquées par le modèle sportif traditionnel et technocentré.
Diversifier ce qui est transmis et adapter les formes de pratique
À partir des années 1980, certaines pratiques innovantes s’éloignent progressivement du « tout sport ». L’offre d’APSA se diversifie avec l’introduction des APPN, des APEX et d’autres activités venant compléter les « sports de base ». O. Bessy évoque ainsi l’apparition de « nouvelles pratiques » dans les programmations (Revue EPS n°227, 1991).
Cette diversification traduit une transformation de la culture corporelle transmise. À la culture sportive traditionnelle, compétitive et institutionnalisée, viennent s’ajouter des pratiques permettant d’autres rapports au corps et à l’activité. A. Loret (Génération glisse, 1995) évoque ainsi l’enrichissement d’une « culture sportive digitale » par une « culture sportive analogique ».
Marsenach parle alors d’une véritable redistribution des APSA proposées.
Les pratiques innovantes transmettent ainsi davantage de valeurs de diversité, d’autonomie, de liberté d’engagement, d’expression et de relation sensible au corps. Les APEX peuvent favoriser la créativité et l’expression personnelle, tandis que les APPN confrontent davantage l’élève à l’incertitude, au choix et à l’adaptation à l’environnement.
Cette évolution peut également contribuer à une meilleure prise en compte de la diversité sexuée. Deltour (2005) considère que cette redistribution des APSA participe à la recherche d’une certaine égalité entre filles et garçons, en élargissant les expériences corporelles proposées au-delà des pratiques sportives traditionnellement masculines.
diversité, autonomie, expression, liberté d’engagement → EXPÉRIENCE
ressentir, choisir, créer, s’adapter, agir dans l’incertitude → INCORPORATION
rapport plus autonome, sensible et personnel au corps et à l’activité
Ainsi, les pratiques innovantes cherchent à transmettre une culture corporelle plus diversifiée en proposant des expériences d’expression, de choix et d’adaptation, afin que les élèves puissent incorporer des dispositions à l’autonomie, à la créativité et à un rapport plus personnel au corps.
La logique personnaliste ne se traduit pas uniquement par la diversification des APSA. Elle conduit également à transformer une même activité en fonction des caractéristiques des élèves.
Gasparini (1999) propose par exemple une évolution des modalités de pratique en volley-ball selon le niveau scolaire.
2 contre 2 sur un petit terrain de 4 × 4 m à 5 × 5 m.
4 contre 4 sur un terrain de 7 × 7 m.
La pratique sportive n’est donc plus envisagée comme un modèle adulte qu’il suffirait de reproduire à une échelle réduite. La forme scolaire de l’APSA est reconstruite en fonction de l’âge, des ressources et du niveau des élèves.
règles, espace, effectif, complexité, objectifs → TRANSMISSION
une même culture sportive rendue progressivement accessible → INCORPORATION
des savoirs et modes d’action qui se complexifient
Ainsi, l’adaptation des formes de pratique permet de conserver une ambition culturelle commune tout en différenciant les conditions nécessaires à son appropriation par des élèves d’âges et de niveaux différents.
Une permanence du modèle sportif et technocentré
Malgré ces innovations, les pratiques dominantes évoluent beaucoup plus lentement.
« la démarche effective, en référence au HN, reste traditionnelle et techno-centrée »
« globalement la tradition domine, la notion de sport de base reste encore vivace »
Le sondage réalisé dans l’académie de Créteil à la fin des années 1980 montre que près de 80 % du temps scolaire demeure consacré à un petit noyau d’activités traditionnelles, tandis que les APPN (1 %) et APEX (4 %) restent marginales.
Bessy (1991) relie notamment cette permanence à l’« habitus sportif » des enseignants : 57,5 % sont membres d’un club et 30 % pratiquent la compétition. Leur propre expérience sportive contribue donc à maintenir une préférence pour les APSA institutionnalisées, compétitives et centrées sur la performance.
« toujours et encore les mêmes APSA et que rien ne change »
L’institution affirme désormais la nécessité d’individualiser, de différencier et de faire réussir tous les élèves. Pourtant, dans les pratiques dominantes, l’organisation concrète de l’enseignement continue souvent à transmettre des valeurs de performance, d’efficacité, de technicité et de conformité à un modèle.
individualisation, prise en compte de l’élève, réussite de tous → TRANSMIS EN ACTES
performance, modèle technique, hiérarchie, conformité → INCORPORATION POSSIBLE
efficacité, comparaison, conformité sportive
Ainsi, le passage à une logique personnaliste est loin d’être immédiat : les valeurs nouvelles affichées par l’institution peuvent coexister avec des pratiques qui continuent à faire incorporer les normes sportives héritées des périodes précédentes.
Poggi-Combaz (2002) montre que les contenus proposés varient selon le contexte social des établissements. Dans les établissements défavorisés, les élèves sont davantage confrontés à des activités traditionnelles, fermées et présentant peu d’incertitude, comme l’athlétisme ou la gymnastique.
À l’inverse, les établissements favorisés proposent davantage d’APPN et une plus grande diversité d’APS, donnant davantage accès à des expériences de choix, de prise de décision et d’autonomie — même si ces APPN peuvent elles-mêmes être remises en forme selon une logique compétitive.
→ conformité, répétition, moindre incertitude
→ possibilités d’incorporation plus limitées en matière d’autonomie et de prise de décision
→ choix, incertitude, décision
→ dispositions davantage orientées vers l’autonomie et l’adaptation
Cette différenciation peut alors « priver l’école de son rôle émancipateur » (Poggi-Combaz, 2002).
Les pratiques restent également marquées par des représentations sexuées. Davisse et Louveau (Sport, école et société, la part des femmes, 1991) montrent que les pratiques d’entretien sont davantage associées aux filles, renvoyant à une représentation du corps féminin plus proche de la sphère domestique, tandis que les garçons restent davantage confrontés à des activités valorisant compétition, force et affrontement.
« le sport demeure idéologiquement organisé selon des critères explicites ou diffus d’appartenance sexuelle où chacun et chacune est jugé et classé selon ses goûts, ses pratiques, ses comportements ou ses formes corporelles »
Là encore, la diversification ne garantit donc pas automatiquement l’égalité : selon la manière dont les activités sont distribuées et enseignées, filles et garçons peuvent continuer à rencontrer des expériences différentes et à incorporer des normes corporelles sexuées.
logique personnaliste → diversification des APSA + adaptation des formes de pratique → expériences plus variées → incorporation possible de l’autonomie, de l’expression, du choix et de l’adaptation.
inertie de l’habitus sportif → activités traditionnelles + technocentrisme + différenciations sociales et sexuées → expériences inégalement distribuées → incorporations différentes selon le sexe et le contexte social.
- Bessy, Revue EPS n°227, 1991 : les programmations complètent les « sports de base » par de « nouvelles pratiques », notamment les APPN.
- Loret, 1995 : la « culture sportive analogique » enrichit la « culture sportive digitale » → diversification des expériences corporelles.
- Gasparini, 1999 : en volley, 2c2 sur petit terrain en 6e puis 4c4 et organisation de l’attaque en terminale → adaptation concrète de la forme de pratique au niveau des élèves.
- Marsenach, Revue EPS n°176, 1982 : « la démarche effective, en référence au HN, reste traditionnelle et techno-centrée ».
- Poggi-Combaz, 2002 : « globalement la tradition domine » et l’offre varie selon le contexte social ; Davisse & Louveau, 1991 : maintien de différenciations sexuées.
Différencier pour lutter contre l’échec et rendre l’élève acteur de sa réussite
Les textes officiels traduisent la logique personnaliste : l’égalité ne consiste plus nécessairement à proposer la même situation à tous, mais à adapter les conditions d’apprentissage et à responsabiliser davantage l’élève.
Les IO de 1986 s’inscrivent dans un contexte de montée des inégalités et de développement de l’échec scolaire. La crise économique et sociale des « trente peu glorieuses » (Chauvel, 1998) conduit l’École à renforcer son ambition d’égalité des chances, orientation prolongée par la loi d’orientation de 1989.
Cette ambition suppose désormais de prendre davantage en compte la diversité des élèves. Les IO de 1986 indiquent ainsi que :
« pour une même classe il est possible de proposer des ateliers de travail différenciés en fonction des niveaux d’habileté atteints »
L’égalité ne consiste donc plus nécessairement à proposer la même situation à tous, mais à adapter les conditions d’apprentissage afin de permettre à chacun de progresser.
Cette évolution traduit la logique personnaliste : l’élève est considéré dans ses caractéristiques propres et l’enseignement doit pouvoir être transformé en fonction de ses besoins.
différencier les ateliers selon les niveaux d’habileté → TRANSMISSION
rendre les apprentissages accessibles à des élèves différents → INCORPORATION
construire effectivement les savoirs malgré des ressources initiales différentes
Ainsi, les textes officiels font progressivement de l’adaptation une condition de la transmission : pour transmettre à tous, il devient nécessaire de ne pas nécessairement enseigner de la même manière à chacun.
Les IO cherchent également à modifier le rapport de l’élève à sa propre réussite. Il :
« faut en effet pouvoir comptabiliser les raisons de la réussite ou de l'échec, dans une analyse personnelle des conditions de réalisations, pour décider ensuite de la stratégie à adopter »
L’élève n’est donc plus seulement celui dont l’enseignant constate la performance ou l’échec : il est invité à comprendre ce qui produit sa réussite, à analyser son activité et à décider de la suite de son action.
« placer l’élève au centre du dispositif »
La « pédagogie du contrat », valorisée dans les IO de 1985, participe du même déplacement. Elle transmet des valeurs d’autonomie, d’engagement personnel et de responsabilisation : l’élève est progressivement reconnu comme partenaire de son apprentissage.
autonomie, réflexivité, responsabilité → EXPÉRIENCE
analyser sa réussite ou son échec, choisir une stratégie, s’engager dans un contrat → INCORPORATION
comprendre son activité, se fixer des objectifs, devenir acteur de ses apprentissages
Ainsi, les textes ne cherchent plus seulement à transmettre des savoirs : ils cherchent aussi à faire incorporer à l’élève une manière plus autonome et réflexive de conduire ses propres apprentissages.
- IO 1986 : « pour une même classe il est possible de proposer des ateliers de travail différenciés en fonction des niveaux d’habileté atteints ».
- IO 1986 : analyser les raisons de la réussite ou de l’échec pour « décider ensuite de la stratégie à adopter ».
- IO 1985 : valorisation d’une « pédagogie du contrat ».
- LO du 10/07/1989 : « placer l’élève au centre du dispositif ».
Repenser l’évaluation pour transformer l’expérience de la réussite
Le Groupe Plaisir de l’AEEPS et Mayeko et al. proposent deux manières d’adapter l’évaluation : faire vivre davantage la réussite et rendre visibles les progrès de chaque élève.
Partir du plaisir pour mobiliser l’élève
Le Groupe Plaisir s’inscrit pleinement dans la logique personnaliste qui valorise l’épanouissement, les émotions et la prise en compte des caractéristiques propres de l’élève.
Dans Pédagogie de la mobilisation en EPS. Réflexions et orientations (Belhouchat & Gagnaire, 2023), le plaisir n’est pas envisagé comme un simple divertissement : il constitue un levier permettant de mobiliser durablement l’élève dans la pratique.
L’enjeu est notamment de développer un « habitus de pratique physique positif » et de reconnaître un véritable « droit au plaisir ».
Il ne s’agit donc plus seulement de demander à l’élève de s’adapter aux exigences de l’activité, mais de construire des situations qui prennent appui sur ses ressources, ses préoccupations et ce qui peut lui donner envie de s’engager.
Le Groupe Plaisir critique les évaluations qui identifient principalement ce que l’élève ne sait pas encore faire. Une telle « pédagogie des manques » peut multiplier les expériences d’échec, dévaloriser l’élève et réduire son envie de pratiquer. L’idée consiste au contraire à rendre visibles les réussites et les progrès accessibles.
L’exemple proposé par Belhouchat (2017) en acrosport illustre cette logique par une progression en paliers :
montage et démontage sécurisés
démontage acrobatique
montage acrobatique
montage et démontage acrobatiques
niveaux de réussite accessibles et progressifs → EXPÉRIENCE
réussir, valider un palier, percevoir ses progrès, vouloir poursuivre → INCORPORATION
sentiment de compétence, plaisir de progresser, disposition positive à s’engager
Ainsi, le Groupe Plaisir cherche à adapter les situations et l’évaluation pour multiplier les expériences de réussite, afin que l’élève incorpore progressivement un rapport positif à la pratique physique fondé sur le plaisir, la compétence perçue et l’envie de progresser.
Passer d’une performance normative à une performance autoréférencée
Mayeko et al. (Capitaliser ses performances en demi-fond : une expérience individuelle et collective à faire vivre aux élèves, 2016) proposent de repenser la place de la performance en EPS.
Ils ne cherchent pas à supprimer la performance, mais à modifier la référence à partir de laquelle elle prend sens.
Dans une logique traditionnelle, l’élève est confronté à une norme commune ou à la performance des autres. Cette conception favorise les élèves déjà performants et peut conduire les autres à interpréter leurs résultats comme la manifestation d’une incapacité stable : la performance semble alors réservée à une « petite poignée d’élus », dotés de qualités que les autres ne posséderaient pas.
De plus, si chaque évaluation constitue une nouvelle épreuve ponctuelle, la moindre contre-performance peut être vécue comme une remise en cause de la compétence de l’élève et du travail déjà accompli.
Mayeko et al. proposent au contraire une performance autoréférencée : l’élève évalue sa progression à partir de ce qu’il était capable de réaliser auparavant. La capitalisation des performances individuelles et collectives permet ainsi de donner une place centrale au plaisir de progresser, de s’accomplir et de se dépasser.
Cette transformation permet également de redonner une place positive à l’erreur. Celle-ci n’est plus seulement la marque d’un manque ou d’une incompétence, mais peut devenir une source de découverte et de progrès.
La performance individuelle confronte l’élève à ses propres limites et à ses propres progrès.
La performance collective permet parallèlement de rassembler les élèves, chacun pouvant contribuer au progrès du groupe à partir de son propre niveau.
L’évaluation devient alors moins une procédure destinée à classer les individus qu’un moyen de rendre les progrès visibles et de mettre l’élève sur la voie de l’apprentissage.
prendre comme référence les progrès propres à chaque élève → EXPÉRIENCE
constater ses progrès, capitaliser ses réussites, apprendre de l’erreur, contribuer au collectif → INCORPORATION
sentiment de compétence, goût du progrès, persévérance, rapport moins déterministe aux capacités
Ainsi, l’évaluation autoréférencée adapte la référence de la performance au parcours de chaque élève afin de lui faire vivre concrètement ses progrès et de lui permettre d’incorporer l’idée que sa compétence peut se construire et se transformer par l’apprentissage.
Contre la « pédagogie des manques »
Paliers accessibles
Donner envie de s’engager
Faire vivre la réussite
Incorporer un rapport positif à la pratique
Contre la performance uniquement normative
Capitalisation des performances
Donner envie de progresser
Rendre visible le progrès
Incorporer un rapport évolutif à sa compétence
- Belhouchat & Gagnaire, 2023 : le Groupe Plaisir vise un « habitus de pratique physique positif » et défend un « droit au plaisir ».
- Groupe Plaisir : critique d’une « pédagogie des manques » centrée sur ce que l’élève ne sait pas faire.
- Belhouchat, 2017 — acrosport : paliers blanc → vert → bleu → rouge ; la validation progressive rend la réussite visible et soutient l’engagement.
- Mayeko et al., 2016 : performance autoréférencée et capitalisation des progrès individuels et collectifs ; la performance prend sens par rapport au parcours propre de l’élève.
- Mayeko et al., 2016 : l’erreur peut devenir une source de découverte et de progrès plutôt qu’une preuve d’incompétence.